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Edgar Morin : l’être humain vu dans PRESSENZA (international press Agency)

Entre différenciation et unité

13.06.26 – Conversation avec Edgar Morin. Stéphane Lauch et – Philippe Moal

Edgar Morin sur le tournage de Edgar Morin, chronique d’un regard, 2015. (Crédit image: Par Lisaetwikipedia — Travail personnel, CC BY-SA 4.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=40010462)

En mémoire d’Edgar Morin, parti vers d’autres temps et d’autres autres espaces le 29 mai 2026, Pressenza vous invite à redécouvrir une interview réalisée par Les Raisons de l’Ire, initialement publiée dans le numéro 8 de juin-août 1996.

Propos recueillis par Stéphane Lauch et Philippe Moal

Si l’homme et la femme sont différents biologiquement, ils ont avant tout en commun leur qualité d’être humain, qui les lie intimement au monde, sans pour autant aplanir ce qui les distingue.

LES RAISONS DE L’IRE : Sur quoi se base une différenciation entre hommes et femmes aujourd’hui ?

Edgar Morin : De mon point de vue, il est évident que la différenciation ne peut se poser que sur une base d’unité, le premier point commun étant que l’homme et la femme sont des êtres humains. D’ailleurs, plutôt que de dire « l’homme », même si c’est une notion générique neutre en principe, je préfère dire « l’être humain », cela pour compenser la tendance masculinisante qui domine le concept. Le fondement de l’unité est anthropologique, à savoir que la différenciation elle-même, à partir d’un chromosome, implique que chaque sexe possède de façon récessive des traits de l’autre.

Et du point de vue historique, on peut penser que nos civilisations ont établi une série de règles par lesquelles les hommes se partageaient la nourriture. Elles étaient fondées sur la domination politique des hommes dans la société.

Mais dans certains cas, le pouvoir des femmes pouvait être très grand. Souvent, quand le pouvoir masculin ou le machisme sont très forts, dans les pays latins comme l’Espagne, la femme, sous son visage de mère, est la maîtresse de la maison, elle tient la bourse… Donc, même quand il y a un rapport hiérarchique très marqué, on trouve toujours une relation assez complexe. Ce qui a évolué et évolue encore dans notre société, c’est évidemment l’accession de la femme à des statuts auparavant monopolisés par les hommes. Il y a d’abord eu le phénomène, relativement récent en France, du droit de vote accordé aux femmes. Et puis, une tendance très lente à l’ouverture aux postes politiques. Un autre aspect de l’évolution a été la création du féminisme, qui affirmait que les femmes avaient les mêmes droits que les hommes et demandaient à être traitées comme eux.

La forme philosophique de ce mouvement était le beauvoirisme, qui pensait démontrer que le sexe n’existait pas, en niant tous les aspects biologiques. Simone de Beauvoir exprimait une sorte de volonté d’écarter l’originalité biologique et même anthropologique de la femme. Le grand changement, je crois, est venu après 1968, avec ce qu’on peut appeler le néoféminisme. Au lieu de dire qu’elles étaient comme les hommes, les femmes disaient être différentes, mais avec les mêmes droits. Tout ceci s’est épanoui dans le contexte d’une « culture de la différence », très visible aux États-Unis avec le « black is beautiful », le mouvement gay, etc. On peut aussi noter le fait qu’un certain nombre de traits qui distinguent l’homme de la femme tendent à s’atténuer. Par exemple dans la famille, où le rôle du père, du chef, s’opposait à la tendresse de la mère. On constate à ce sujet une auto-désintégration de ce sentiment d’autorité ; le père a tendance à devenir maternel, tendre… Sans pour autant que la femme cesse d’assumer ce rôle.

LRI : Existe-t-il aujourd’hui une identité propre à chaque sexe ?

E. M. : Je vois aujourd’hui deux identités dont chacune comporte une part de l’autre. Ce qui était vrai sur le plan génétique, hormonal, etc., l’est maintenant sur le plan psychologique et sociologique. Nous ne sommes pas dans l’unisexe, l’homogénéisation, mais dans la diminution de l’opposition des rôles, de l’opposition très nette des caractères.

LRI : Voyez-vous une différenciation des modèles selon les cultures ?

E.M. : Dans le monde méditerranéen, y compris dans sa partie nord, pendant très longtemps les femmes devaient se tenir sur la réserve, rester dans la maison, marcher les yeux baissés dans la rue, ne pas regarder les hommes, ne pas aller au café bien entendu… La tradition du gynécée a été conservée, surtout dans les régions où la polygamie est en vigueur. Tout cela est en train d’évoluer, mais nous avons été marqués par des modèles différents au Nord et au Sud.

LRI : La religion a-t-elle joué un rôle important à cet égard ?

E.M. : Certaines religions jouent un rôle, comme le judaïsme ou l’Islam. Dans le judaïsme, la femme est liée à l’impureté. La femme orthodoxe doit en principe avoir les cheveux rasés et porter une perruque, il y a toute une série de cas où la femme est considérée comme objet d’impureté, de péché, etc. L’idée sous-jacente est celle d’un péril pour la civilisation masculine. D’une part il y a de grandes différences selon les cultures, et d’autre part la mondialisation favorise la monogamie à travers la christianisation. Mais l’Islam a, par exemple, conservé la possibilité de la polygamie.

LRI : Comment voyez-vous la place du couple aujourd’hui dans la société ?

E.M. : Le couple reste la chose la plus forte et la plus fragile. C’est le dernier recours, le dernier noyau chaud de solidarité, puisque la grande famille est morte, puisque les rapports avec les parents ne sont plus les mêmes, qu’il n’y a plus de logement commun… Il y a une tendance à l’atomisation dans laquelle l’individu et le couple sont un cadre qui résiste encore fortement. On est toujours surpris aujourd’hui parce qu’il y a des tendances et des contre-tendances.

Quelles étaient les grandes barrières contre la séparation ? Les mœurs, les interdits religieux, moraux, etc. Pourtant, j’ai connu en 1965 une commune bretonne extrêmement laïque, dans laquelle les gens ne divorçaient pas, même si bien entendu certains couples ne s’entendaient pas. Donc, pour concevoir le divorce, il faut une certaine évolution de l’environnement. Aujourd’hui, le divorce est extrêmement facilité par la loi, même s’il y a quelques années, le divorce par consentement mutuel n’existait pas. Il fallait que les époux qui décidaient de divorcer à l’amiable s’accordent aussi pour que l’un envoie une lettre d’insultes à l’autre, pour dénoncer sa cruauté mentale, son dégoût… Dès lors, il y avait matière à divorcer ! Aujourd’hui le divorce est facile, le mariage est tardif, le couple est une aventure.

Le rôle de l’amour semble très important, comme une grande religion moderne. Dans le fond, il y a eu une religion nationale, très forte en temps de guerre, de péril. Il y a eu une religion terrestre qui était le communisme et qui est morte aujourd’hui. Et aujourd’hui la religion de l’amour… Que ce soit dans l’acte d’adoration purement mystique ou dans l’acte d’amour physique, vous avez tous les ingrédients du sublime, de l’exaltation, de la folie, etc. Donc cela prend beaucoup d’importance et tend à reléguer le reste comme secondaire. Et dans ce cadre, revient la réalité homme-femme. Étant bien entendu qu’il peut y avoir des amours entre hommes, entre femmes, et que la bisexualité aujourd’hui se libère un peu parce que vous n’avez plus le même tabou. On rencontre là aussi une diminution de toutes ces contraintes morales qui veulent que quelqu’un soit bien cadré dans son sexe. Alors la bisexualité se reconnaît, s’affirme.

LRI : À travers toutes ces évolutions, est-ce que les relations entre hommes et femmes ont changé ?

E.M. : Déjà biologiquement, on a reconnu la présence virtuelle d’un sexe dans l’autre.

C’est-à-dire qu’il n’y a pas un pur masculin et un pur féminin. On sait que tout n’est pas net. Mais il est évident qu’il y a toujours un « Jeu des sexes » et aussi une peur de l’homme vis-à-vis de la femme. Il y a aussi des mythes chez l’homme qui font qu’il a beaucoup plus peur de ne pas être viril au moment décisif que la femme de ne pas être féminine. La femme peut même camoufler, faire semblant d’avoir été heureuse, mais l’homme ne peut pas simuler son accomplissement. Alors les rapports restent toujours très tourmentés.

LRI : Dans quelle direction l’être humain va-t-il aujourd’hui ?

E.M. : Il ne sait pas où il va ! L’évolution n’est pas un grand fleuve qui s’avance majestueusement. Elle commence toujours par des tendances un peu déviantes, qui se consolident par la suite. Par exemple, le féminisme a commencé avec les suffragettes, aux États-Unis et en Angleterre : on voyait des pancartes brandies et cela semblait complètement ridicule à tout le monde. Puis le mouvement s’est amplifié, le droit de vote s’est établi. Toute évolution commence par une déviance. Et puis les tendances suscitent toujours des contre-tendances. Quand on dit qu’on va vers la désintégration de la famille, la famille comme noyau tend par ailleurs à se réintégrer. Donc la seule tendance que je vois est que dans notre société, si rien ne change, on va vers l’accession lente et difficile des femmes à des professions monopolisées par les hommes.

Pour le reste, le problème est celui de la relation avec autrui. Il est très difficile de comprendre l’autre et de se comprendre soi-même. Une vie continue de couple fait que le conjoint tend à se décharger sur l’autre de toutes les frustrations, de tous les maux, de tout ce qui ne va pas. On a son bouc émissaire à domicile. Alors l’harmonie entre la femme et l’homme n’est pas. Un rapport meilleur entre les individus est très souhaitable, mais il faut un changement de mentalités, un changement d’éducation dans l’auto-éducation, une volonté de mieux se connaître soi-même, de mieux connaître autrui. II nous faut beaucoup plus de conscience qu’aujourd’hui.

LRI : Qu’est-ce qui distingue universalisme et différentialisme ?

E.M. : En général, on vit dans l’alternative. Soit on reconnaît les différences, dans les cultures par exemple, et à ce moment-là, il n’y a plus aucun élément d’unité. Soit on regarde l’unité et on n’est plus capable de voir les différences.

Or, mon point de vue, que j’appelle « dialogique complexe », est qu’il faut appréhender les deux aspects. Par exemple, dans les mêmes circonstances, dans certaines cultures on rit et dans d’autres on ne rit pas. Certaines cultures inhibent les larmes comme des choses honteuses, et d’autres aiment les exhiber, mais le rire et les larmes sont des choses fondamentalement communes à tous les êtres humains. Il y a une base fondamentalement identique, à partir de laquelle s’épanouissent les différences. Il est inouï que malgré l’unité humaine, malgré le fait que l’on soit tous pareils génétiquement, on soit cérébralement si différents. Et ces différences, cette diversité, sont un trésor de l’humanité. Je dirai même qu’elles permettent la démocratie.

Les métissages créent de nouvelles différences. Le Brésil, qui est une civilisation métisse, a créé une entité spécifique, et non un aplatissement généralisé. Je suis donc pour l’unité, mais jamais pour l’homogénéisation. Ne pas réduire aux mêmes comportements, aux mêmes mentalités, aux mêmes mœurs… J’ai défendu l’idée de Terre-Patrie, parce que nous avons une patrie commune qui est la terre, mais cela n’implique pas de nier les différentes patries ni les enracinements différents. J’ai des sentiments concentriques, j’appartiens à ma famille, à ma patrie, à l’Europe, à la Méditerranée, et je me sens aussi lié à la terre. Ces sources ne se repoussent pas les unes les autres. Elles ne devraient pas se repousser. Cela vaut pour les deux sexes. Leur différence est un épanouissement, sur une base d’unité. Quant à la notion d’être humain, elle est évidemment anthropologique, c’est la notion d’appartenance à l’humanité.