Lors de son AG l’association des journalistes environnement avait invité d’illustres témoins.
Lire ci dessous le résumé rédigé par Samorya Wilson, membre du bureau
Réunies le 18 juin à l’Académie du Climat, à l’occasion de l’assemblée générale annuelle de l’Association des journalistes de l’environnement (AJE), trois anciennes ministres de l’Écologie, Delphine Batho, Nathalie Kosciusko-Morizet et Corinne Lepage, ont dressé un état des lieux de la transition écologique en France. Coupes budgétaires, contamination de l’eau aux PFAS dans les Ardennes, recul de la place de l’environnement dans les médias, désinformation : les trois intervenantes, sans toujours partager les mêmes diagnostics, ont convergé sur un constat commun, celui d’une urgence croissante à laquelle la réponse politique reste, selon elles, insuffisante.
Un mouvement social vivant, une volonté politique en retrait
Ouvrant la discussion, Delphine Batho a évoqué l’existence d’un mouvement de fond dans la société française, affirmant qu’« il y a, dans les profondeurs de la société française, une forêt qui continue de pousser », en s’appuyant notamment sur l’exemple d’un réseau de 18 000 architectes et urbanistes engagés pour une « frugalité heureuse » dans la construction
« La France ne manque pas de projets de transformation écologique. Elle manque d’une volonté politique à l’échelle nationale. Elle manque de moyens. »
— Delphine Batho
Ce constat rejoint les données disponibles sur le financement public de la transition. Le budget du Fonds vert, principal dispositif de soutien aux collectivités locales pour leurs projets écologiques, est passé de 2 milliards d’euros en 2023 à environ 650 à 834 millions d’euros dans la loi de finances 2026, soit une division par plus de deux en trois ans. L’Ademe et l’Office français de la biodiversité ont par ailleurs vu leurs crédits réduits lors de l’examen du budget 2026, une réforme envisageant la fusion des agences régionales de l’Ademe avec les Dreal ayant par ailleurs suscité l’opposition d’un ensemble d’associations environnementales.
Delphine Batho a également relaté une expérience menée dans des restaurants universitaires sur l’adoption de plats végétariens : une communication centrée sur l’impact environnemental de la viande n’avait convaincu que 15 à 17 % des convives, contre 75 % lorsque le message mettait en avant la qualité et l’origine des légumineuses proposées, un exemple, selon elle, de la nécessité de renverser l’angle de communication sur l’écologie.
Sortir l’écologie de la binarité et de la « dialectique du fort et du faible »
Corinne Lepage a pour sa part interrogé la « binarité » du débat écologique, opposant selon elle des «écophobes» à des militants ayant, selon ses mots, « perdu le terrain » en associant la cause écologique à d’autres thématiques sans lien direct avec l’environnement. Elle a averti que tant que ce système binaire perdurerait, « on est foutus », avant de préciser aussitôt s’excuser pour la crudité du terme.
Établissant un parallèle avec le traitement du dossier migratoire, elle a estimé que le refus de traiter certains sujets de façon dépassionnée avait laissé le terrain libre à l’extrême droite. Sur la scène internationale, elle a par ailleurs invité à regarder davantage vers Pékin que vers Washington : « Trump, il est dans le rétroviseur et la Chine, elle est dans le pare-brise », citant une baisse des émissions chinoises de gaz à effet de serre intervenue, selon elle, avec cinq ans d’avance sur les prévisions, ainsi qu’une loi sur l’économie circulaire adoptée dès 2008 — tout en précisant ne pas ériger le modèle politique chinois en exemple à suivre sur le plan démocratique.
« Il y a en ce moment, dans le monde, une espèce de dialectique du fort et du faible.
— Nathalie Kosciusko-Morizet
Nathalie Kosciusko-Morizet a développé une lecture géopolitique du sujet, jugeant cette grille de lecture importée des États-Unis et présente dans la recomposition des rapports de force internationaux, y compris avec la Chine. Décrivant la culture numérique qui l’alimente selon elle, elle a résumé le message ambiant reçu par une partie de la jeunesse en ces termes : « Vous vivez dans un monde dur, eh bien, vous êtes prié de devenir violent, vous êtes prié de devenir agressif, et sinon vous allez vous faire étouffer ». Pour elle, l’enjeu consiste à associer l’écologie à des notions de résilience et d’autonomie stratégique plutôt qu’à la percevoir comme une position de faiblesse.
Désinformation et recul de la place de l’écologie dans les médias
Interrogée par des journalistes présents sur la crédibilité du discours écologique, Corinne Lepage a désigné la désinformation comme un enjeu central, rappelant que « la désinformation était le risque planétaire numéro un l’année dernière » selon le Forum économique mondial. Elle a également pointé la réduction de la place accordée aux sujets environnementaux dans les médias généralistes, appelant les journalistes à davantage documenter les initiatives locales qui fonctionnent.
Nathalie Kosciusko-Morizet a de son côté, relié cette défiance informationnelle à une recherche croissante de proximité et de « tiers de confiance », affirmant à propos des contenus générés par intelligence artificielle : « on sent quand c’est pas vraiment un être humain qui nous parle », même lorsque ces contenus sont jugés qualitativement irréprochables.
Le cas des Ardennes, symbole d’une écologie sociale négligée
Delphine Batho a distingué le rejet des écologistes de celui de l’écologie elle-même, estimant que l’écologie politique s’était historiquement adressée à un public restreint, en délaissant la ruralité et les personnes âgées.
« Il y a des habitants qui n’ont plus d’eau potable et il ne se passe rien ou presque. C’est hallucinant, en fait, ce qui se passe. »
— Delphine Batho, à propos des Ardennes
Elle faisait référence à la situation de plusieurs communes des Ardennes confrontées à une contamination de l’eau potable aux PFAS, liée selon les enquêtes en cours à l’épandage de boues d’une papeterie aujourd’hui fermée. Cette situation, documentée depuis juillet 2025, concerne plusieurs milliers d’habitants de communes rurales des Ardennes et de la Meuse. Des arrêtés préfectoraux ont interdit la consommation de l’eau du robinet dans une douzaine de communes ; certaines restrictions ont été levées au fil de l’installation de stations de filtration au charbon actif, tandis que d’autres communes demeuraient concernées à la mi-2026. Plusieurs communes et des centaines de foyers ont depuis porté plainte contre X, sans qu’une étude épidémiologique n’ait à ce stade été engagée par les autorités sanitaires, faute selon elles d’un nombre suffisant d’habitants concernés pour la rendre statistiquement probante.
Pour Delphine Batho, ce type de dossier illustre un manque de portage politique de l’écologie comme « combat social » et « combat territorial ». Elle a évoqué l’attente, exprimée selon elle par les artisans du bâtiment, d’un plan de rénovation énergétique et d’adaptation aux vagues de chaleur comparable en ampleur à la reconstruction d’après-guerre.
Contraintes budgétaires : réorienter plutôt qu’augmenter les dépenses
Sur la question des moyens, Corinne Lepage a jugé peu probable une hausse significative des dépenses publiques consacrées à la transition écologique, compte tenu de l’état des finances publiques françaises. Elle a plutôt plaidé pour une réorientation des aides existantes, évoquant environ 19 milliards d’euros de subventions publiques qu’elle a qualifiées de contraires aux objectifs environnementaux et qui pourraient, selon elle, être redéployées sans dépense supplémentaire.
« On ne peut pas toujours faire ce qu’il faut faire, mais on peut toujours éviter de faire ce qu’il ne faut pas faire. » — Corinne Lepage
« Écologie et » : une stratégie pour rester dans l’agenda
Nathalie Kosciusko-Morizet a défendu une approche consistant à rattacher l’écologie aux préoccupations immédiates des citoyens — pouvoir d’achat, santé, souveraineté — plutôt que de la traiter comme un sujet autonome. Illustrant cette idée de changement de récit, elle a cité l’expression américaine désignant le recyclage des métaux comme de l’« urban mining » : « la mine urbaine. Moi, j’ai trouvé ça tellement, tellement juste. » Elle a par ailleurs appelé à un ralentissement du rythme de l’information politique, jugeant que l’accélération des cycles médiatiques nuirait à la capacité d’action réfléchie.
Le pari de l’espérance contre le catastrophisme
Racontant avoir traversé le métro parisien pendant l’alerte canicule du jour même, Delphine Batho a confié avoir été frappée par le message de prévention diffusé aux usagers : « C’est dystopique, en fait. On a l’impression d’avoir lu ça dans des romans écrits il y a vingt ans. » Pour elle, la réponse à cette sidération ne peut être seulement la dénonciation.
« La clé, c’est l’espérance. » — Delphine Batho
Elle a par ailleurs relevé un paradoxe parmi les personnes engagées de longue date sur ces sujets : plus l’engagement est ancien, plus « le moral est dans les chaussettes », alors que les nouveaux venus apportent une énergie qu’elle a qualifiée de « ferveur des novices », plaidant pour valoriser chaque geste plutôt que d’exiger une forme de perfection militante.
Perspectives électorales, à l’approche de la présidentielle
À l’approche de l’échéance présidentielle, les trois intervenantes ont exposé des positionnements distincts. Delphine Batho s’est déclarée potentiellement candidate. Elle a alors dévoilé sa proposition politique articulée autour des notions de « santé, paix, beauté », qu’elle présente comme une refondation de l’écologie politique française.
Nathalie Kosciusko-Morizet a confirmé son soutien à Édouard Philippe, candidat du parti Horizon..
Quant à Corinne Lepage, elle a affirmé ne plus être candidate à aucune fonction, tout en indiquant qu’elle soutiendrait le candidat jugé le plus à même d’éviter un second tour entre l’extrême droite et l’extrême gauche, à condition que les enjeux environnementaux figurent, selon ses mots, « en haut de la pile » des propositions plutôt qu’en complément d’autres priorités.
Samorya Wilson
