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l’Europe lorgne vers l’énergie de la rive sud méditerranéenne.(sources WARM)


Publié le 17 juin. 2026Modifié le 18 juin. 2026 à 09:58Partager

  • Un potentiel sous-exploité
  • Ressusciter Desertec ?
  • Câbles et géopolitique
  • Accords gaziers en série
  • La Turquie perturbe le jeu

En manque de ressources énergétiques sur son territoire, l’Union européenne lorgne le bassin méditerranéen. Elle mise sur d’ambitieux projets solaires et éoliens au Maghreb pour s’approvisionner en électricité. Des chantiers titanesques qui nécessiteront des milliards d’investissement et une stabilité géopolitique. L’Europe compte aussi sur les gisements gaziers, en plein développement en Méditerranée orientale. 

Couvrir la rive sud de la Méditerranée de panneaux solaires et turbines éoliennes pour la transformer en un hub énergétique destiné à alimenter l’Europe. C’est l’ambition du projet de coopération transméditerranéenne pour les énergies renouvelables et les technologies propres T-MED, présenté le 9 juin par Bruxelles. Grâce à des milliards d’euros d’investissement, la Commission voit là une réponse à ses difficultés d’approvisionnement accentuées par le conflit au Moyen-Orient, qui s’ajoute à la fin programmée des importations de gaz russe et à la décrue de la production d’hydrocarbures en mer du Nord amorcée depuis plusieurs années déjà. Un assèchement de l’offre énergétique que le rythme d’installation des énergies renouvelables sur le Vieux Continent ne suffit pas à compenser. L’Union européenne doit donc trouver des sources alternatives. Longtemps négligée, la Méditerranée représente un potentiel considérable tant en matière de solaire ou d’éolien que d’hydrocarbures. Mais ce ne sera pas si simple. Les projets se heurtent encore à de nombreux défis économiques et géopolitiques. 

Carte représentant les ressources énergétiques de la Méditerranée
Jeremy Masse

Un potentiel sous-exploité

Sur le papier, l’équation paraît soluble. L’Europe a désespérément besoin d’énergie et regarde avec intérêt les immenses déserts du Maghreb et du Proche-Orient qui pourraient héberger de vastes centrales solaires. Grâce à un taux d’irradiation deux fois supérieur à la France et des coûts de construction 30 à 40% inférieurs, couvrir une partie de ces surfaces inexploitées par des technologies photovoltaïques, de solaire à concentration ou encore éoliennes permettrait de produire une partie des 15 700 TWh d’énergie brute consommés annuellement par les Européens. 

Présentée lors de la semaine européenne de l’énergie durable, l’initiative T-MED vise à mobiliser jusqu’à 25 milliards d’euros d’investissements d’ici 2035, ce qui devrait contribuer à la construction de 15 GW d’énergies renouvelables. Soit une infime fraction de ce qui serait nécessaire pour couvrir les besoins. Mais l’objectif est d’amorcer le mouvement pour attirer ensuite les investisseurs privés. 

Certaines entreprises sont déjà sur les rangs à l’instar du développeur britannique Xlinks, fondé en 2018. Il vise la construction d’un parc de 11,5 GW d’énergies renouvelables au Maroc, dont l’électricité serait exportée vers le Royaume-Uni via un câble électrique de 4 000 km, ce qui en ferait le plus long du monde. La société a levé des dizaines de millions d’euros, en attirant des actionnaires de renom comme TotalEnergies, Octopus Energy ou l’Abu Dhabi National Energy Company, et obtenu dans un premier temps les faveurs du gouvernement de Londres, avant que ce dernier ne lui retire finalement son soutien l’année dernière. Mais Xlinks n’a pas renoncé pour autant.

Ressusciter Desertec ?

Le concept n’est pas nouveau. Au début des années 2000, un ambitieux projet baptisé Desertec réunit de grands noms de l’industrie énergétique européenne, notamment allemande : E.ON, Siemens, mais aussi des français à l’instar de Saint-Gobain. Son objectif affiché est de construire dans un premier temps 50 GW de l’autre côté de la Méditerranée et plusieurs interconnexions électriques avec l’Europe pour bâtir ce qu’on appelle à l’époque un super-réseau (supergrid). Le gigantisme de l’initiative n’a d’égal que la déception qu’il engendrera. Les difficultés à faire coïncider les intérêts des pays méditerranéens, les sommes considérables à mobiliser, les problématiques d’acceptabilité locale et les heurts géopolitiques finissent par avoir raison de Desertec. Quelques années plus tard, le même risque plane sur T-MED, malgré l’enthousiasme de la Commission.

“Ces projets utilisent beaucoup d’eau, ce qui n’est pas un petite difficulté dans des régions fortement touchées par le stress hydrique. Cela pose un vrai problème aux populations locales et c’est l’une des raisons pour lesquelles les projets d’hydrogène renouvelable produit par électrolyse ont tous été suspendus par la Tunisie”, constate Adrien Jouannard Grivel, auteur d’un rapport sur les enjeux de la géopolitique de l’énergie en Méditerranée pour l’association des Jeunes de l’Institut des Hautes Etudes de Défense Nationale (IHEDN).

La vision de produire de l’énergie au sud de la Méditerranée pour la consommer au nord n’est pourtant pas un mirage. Certaines réalisations ont bien vu le jour à l’image de l’imposant complexe solaire de Noor Ouarzazate, qui fait depuis 2016 la fierté du Maroc. S’étendant sur pas moins de 3 000 hectares, il comprend quatre centrales solaires pour une puissance installée de 580 MW, la deuxième plus grande centrale solaire à concentration du monde. Une partie de l’électricité est exportée vers l’Europe via l’Espagne grâce à deux câbles électriques sous-marins passant par le détroit de Gibraltar. Un premier pont énergétique qui donne des idées aux autres pays de la région.

Câbles et géopolitique

En première ligne, la Tunisie se verrait également bien en fournisseur d’électricité pour le Vieux Continent. Le pays a lancé plusieurs appels d’offres pour la construction de centrales solaires représentant plusieurs centaines de mégawatts, remportés notamment par des développeurs français comme Voltalia ou Qair. Ce dernier a déjà mis en service une première centrale de 20 MW. Le secrétaire d’État chargé de la transition énergétique, Wael Chouchane, ne ménage pas ses efforts pour faire aboutir un projet d’interconnexion électrique sous-marine avec l’Italie baptisé ElMed. “Le projet franchit une étape décisive avec la finalisation de la quasi-totalité des contrats nécessaires à sa réalisation”, a-t-il assuré fin avril à la presse. 

Le gouvernement tunisien pousse le projet qui représenterait une intéressante source de devises étrangères et a fait l’objet d’un intérêt certain de la Commission européenne. Mais il reste encore à lever des obstacles techniques et financiers. En effet, le coût de ce câble d’une capacité de 600 MW dépasse le milliard d’euros et le bouclage est loin d’être acquis malgré l’optimisme du secrétaire d’Etat. Adrien Jouannard Grivel pointe également un obstacle réglementaire : “une loi tunisienne permettant l’exportation d’électricité existe, mais le cadre réglementaire et commercial avec l’UE reste à définir. Raison pour laquelle l’exportation d’électricité de la Tunisie vers l’Europe paraît peu probable à court terme, plutôt à moyen terme”, estime-t-il.

Un autre projet d’interconnexion sous la Méditerranée est quant à lui bien plus avancé : le Great Sea Interconnector. Les travaux de ce câble qui doit relier les réseaux électriques israélien, chypriote et grec ont déjà commencé. C’est l’entreprise française Nexans qui a remporté ce contrat évalué à 1,43 Md€, jugé d’importance critique pour Chypre, seul Etat-membre de l’UE à ne pas être raccordé au réseau électrique continental. Le projet est financé, notamment grâce à plus de 650 M€ de fonds européens. L’UE s’intéresse de près à ces projets car ils pourraient contribuer à atteindre les ambitieux objectifs de décarbonation du plan RePowerEU. Ainsi le Great Sea Interconnector permettra de réduire considérablement le contenu carbone du mix électrique chypriote, aujourd’hui dominé à plus de 70% par le fioul.

Pour autant, la pose de ce câble fait l’objet d’incertitudes en raison de la situation géopolitique avec la Turquie qui revendique la souveraineté sur une grande partie de l’espace maritime à l’Est de la Méditerranée. La marine militaire turque a ainsi multiplié les intimidations, obligeant un sous-traitant de Nexans a quitté la zone sur laquelle il travaillait. Le groupe français a reconnu en janvier dernier avoir dû faire un “réaménagement du calendrier d’activités” mais se montre confiant dans sa capacité à mener à bien ce projet. Ces tensions géopolitiques ont des impacts économiques concrets pour les acteurs impliqués : le cours du titre Nexans a ainsi chuté de plus de 4% le jour de l’annonce de retard du chantier.   

Accords gaziers en série

Si les grands projets d’exportation d’électricité renouvelable peinent à se déployer, une autre énergie attise les convoitises : le gaz naturel. Plusieurs découvertes significatives ont eu lieu dans le sud de la Méditerranée ces dernières années, et force est de constater que les projets gaziers se développent plus vite que les fermes solaires.

Le pays le plus actif en la matière est sans conteste Israël, qui exploite Leviathan, le plus grand gisement de la région à l’heure actuelle, et plusieurs autres plus modestes (Tamar, Karish, Tanin). Le pays a fait de l’exploitation gazière une priorité pour assurer sa sécurité énergétique, et ne ménage pas ses efforts pour protéger ses infrastructures. Cette ressource lui permet aussi d’améliorer ses relations avec des pays voisins à l’instar de l’Egypte à qui il vend une partie du gaz extrait, et du Liban avec qui il a signé en 2022 un accord pour délimiter leurs zones maritimes respectives. Un texte historique qui avait suscité beaucoup d’espoirs côté libanais, avant que le Moyen-Orient ne s’embrase à nouveau bloquant toute possibilité d’exploitation à court terme. 

L’Egypte aussi mise énormément sur ses récentes découvertes de gaz offshore pour résoudre la crise énergétique à laquelle elle fait face. Alors qu’il exportait du GNL pendant des années, le pays est devenu importateur net en raison d’une chute de sa production domestique. Les gisements en Méditerranée s’avèrent donc stratégiques pour Le Caire qui a paraphé des contrats en début d’année avec QatarEnergy pour l’aider à financer les importants investissements nécessaires pour les exploiter. A noter que la compagnie américaine Chevron se montre particulièrement active avec la signature de nombreux contrats d’exploration avec plusieurs pays méditerranéens. 

La Turquie perturbe le jeu

Dans cette géopolitique gazière, un pays s’avère particulièrement important : la Turquie. Egalement désireuse d’exploiter ses réserves en mer, elle se montre très offensive en matière de partage des eaux méditerranéennes. Le gouvernement turc rejette les règles de la convention de Montego Bay (1982) sur les zones économiques exclusives (ZEE) pour lui préférer le principe de prolongement du plateau continental. Un choix qui lui accorde en théorie des zones bien plus étendues au détriment de Chypre et de la Grèce. “Les stratégies des acteurs de la région ont été construites avec l’ambition de devenir des hubs énergétiques et ainsi de renforcer leur rôle géostratégique”, constate Andreas Stergiou, auteur du livre The Greek-Turkish Maritime Dispute. 

Dans ses efforts, Ankara a trouvé dans la Libye un allié : “En novembre 2019, la Turquie a signé un accord bilatéral avec le gouvernement libyen concernant les frontières maritimes turco-libyennes. En contrepartie, Tripoli a obtenu un pacte de sécurité prévoyant l’envoi de formateurs et de conseillers militaires ainsi que la fourniture d’équipements militaires par la Turquie” rappelle Andreas Sterviou. 

Ce dernier observe depuis son pays, la Grèce, un autre phénomène déterminant dans la géopolitique gazière en Méditerranée : le rôle des Etats-Unis. “ L’administration américaine ne cache pas sa volonté de faire de la Grèce une porte d’entrée pour le GNL américain”. Une volonté réitérée encore récemment, en février 2026, lors d’un sommet transatlantique avec la signature de nouveaux accords en ce sens. L’objectif serait ainsi d’écarter définitivement le gaz russe des pays d’Europe de l’Est, pour lui substituer le gaz américain, y compris pour l’Ukraine. Un nouveau deal comme le président Trump les affectionne.