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Edgar MORIN (réseau Intelligence de la Complexité)

Edgar Morin s’est éteint vendredi 29 mai, à 104 ans, quelques semaines avant le 105e anniversaire qu’il devait fêter le 8 juillet. Avec lui disparaît l’un des penseurs qui ont le plus profondément marqué leur époque.

En décembre 2022, aux obsèques de Jean-Louis Le Moigne, Edgar Morin avait pris la parole pour dire de lui qu’il était son « frère et Pylade » — cette figure de l’amitié indéfectible dans la mythologie grecque. Leur rencontre a eu lieu au moment même où émergeaient les premiers pans fondamentaux de leur pensée : La Théorie du Système Général et le premier tome de La Méthode paraissaient presque simultanément en 1977. Depuis cette rencontre, ils ne se sont jamais quittés. Près d’un demi-siècle de compagnonnage intellectuel, de fraternité, de travail en commun pour ouvrir une voie que personne avant eux n’avait tracée.

Ce que nous devons à Edgar Morin est un héritage précieux. Il nous a appris à « distinguer sans séparer, à relier sans confondre ». Il nous a donné les mots et les concepts pour penser la complexité sans la mutiler. Avec Jean-Louis Le Moigne, ils ont été les précurseurs, en Francophonie, de cette pensée de la complexité et du constructivisme qui est notre héritage commun.

Cet héritage, loin d’être épuisé, se révèle plus essentiel chaque jour. Car le monde contemporain donne raison à leur intuition fondatrice. Quand ils ont commencé ce travail, dans les années 1970, la pensée simplificatrice régnait sans partage — découper, réduire, isoler. Aujourd’hui, la complexité s’impose à tous, partout, de manière tangible :

  • Les crises climatique et écologique entremêlent le local et le global, le technique et le politique, le naturel et l’humain — précisément ce que Morin nommait la « relation dialogique » entre des termes que tout oppose mais qui sont indissociables.
  • L’irruption de l’intelligence artificielle bouleverse nos repères cognitifs, éthiques et sociaux, et rend plus urgente que jamais une pensée capable de relier les dimensions techniques, humaines et civilisationnelles.
  • La polarisation des sociétés, la fragmentation des discours, la montée des simplismes destructeurs appellent une vigilance citoyenne, épistémique et éthique — la deuxième finalité même de notre réseau.
  • Les interdépendances planétaires révélées par les crises sanitaires, économiques et migratoires imposent de contextualiser, de dialoguer, d’assumer les finalités et les intentions. Ce qui était une exigence vécue et expérientielle pour Morin et Le Moigne, perçue par les autres comme théorique, est devenue une condition pratique de survie collective.

À l’époque où ils commençaient leur travail, cette évidence n’était pas encore manifeste. Aujourd’hui, elle s’impose à l’échelle planétaire. La pensée complexe n’est plus une spéculation savante : elle est devenue une nécessité vécue. C’est bien pourquoi notre travail est loin d’être terminé — au contraire, il ne fait que prendre toute sa mesure.

Le Réseau Intelligence de la Complexité s’est construit dans le sillon de ce double héritage. Il est l’un des gardiens de cet esprit et, nous l’espérons, son prolongement vivant. Notre tâche commune est de maintenir la flamme — de diffuser, d’infuser, de faire fructifier cette pensée dans les pratiques d’aujourd’hui. C’est le sens de la régénération que nous portons ensemble.

Edgar Morin est parti. Sa pensée nous reste. À chacun et à nous tous d’en être les dignes héritiers actifs.

Depuis ce lieu, nous adressons nos condoléances les plus chaleureuses à Sabah Abouessalam qui l’a accompagné jusqu’au bout avec tant d’engagement, à ses enfants, bien sûr, auxquels nous pensons, et à tous ceux qui l’ont aimé.

Chaleureusement,

Michel Paillet
Président du Réseau Intelligence de la Complexité