Alors que l’Espagne fait face à des incendies de plus en plus ravageurs, aggravés par le changement climatique, des citoyens se forment pour agir dès les premières minutes et empêcher que le feu ne devienne incontrôlable.
Esparreguera (Espagne), reportage
« C’est super les gars, mais envoyez le jet un peu plus loin pour atteindre l’arbuste en feu ! » s’écrie Jordi Diaz Baño, au milieu d’un parc forestier au pied de la montagne de Montserrat, en Catalogne. « Et n’oubliez surtout pas de bien communiquer avec votre talkie-walkie », ajoute l’homme, vêtu de son équipement de protection contre le feu malgré une chaleur de plomb en ce début du mois d’août.
On pourrait croire qu’il s’agit d’une vraie intervention, mais il n’en est rien. La dizaine de personnes présentes participent à un entraînement. Elles appartiennent à l’Agrupació de Defensa Forestal (ADF) d’Esparreguera, une brigade de bénévoles, encadrée par les autorités catalanes et chargée de prévenir et de lutter contre les incendies.
Cet été, l’Espagne a déjà connu l’incendie le plus meurtrier de ces quarante dernières années, qui a fait 14 morts en Andalousie, ainsi que le plus vaste feu de son histoire à Ávila, près de Madrid. Le rôle de ces bénévoles, souvent les premiers à arriver sur les lieux, devient plus essentiel que jamais.
« Notre objectif, c’est d’intervenir le plus rapidement possible lorsqu’un incendie débute et avant qu’il ne prenne de l’ampleur et se propage, explique Jordi Diaz Baño, coordinateur de l’ADF d’Esparreguera. On essaye d’abord de réduire l’intensité du feu, voire de l’éteindre complètement si possible. On prépare aussi tout le matériel pour faciliter le travail des pompiers lorsqu’ils arrivent. Le temps est crucial en cas d’incendie ».

Ce dimanche-là, au bout de la lance incendie, se trouve Biel Vidal Lago, un jeune de seulement 16 ans. « Souvent, mes amis me demandent pourquoi je fais ça le week-end sans être payé », raconte l’adolescent en souriant. « Dans ce monde, tout est question d’argent, mais moi j’aime faire ça, je me sens utile et je contribue à la protection des forêts et de la nature », ajoute celui qui ne peut pas intervenir sur de véritables incendies, en raison de son âge. Ces bénévoles doivent aussi suivre une formation spécifique et passer un examen, pour pouvoir intervenir directement lors des incendies.
« Les bénévoles y consacrent leur temps libre, mais ils savent qu’ils vont faire une différence »
L’ADF d’Esparreguera compte une quarantaine de bénévoles, qui se répartissent les horaires de présence à la caserne et d’astreinte. La situation est suivie en temps réel grâce à une carte en ligne qui recense les nouveaux départs de feu et à une communication constante avec les pompiers, les policiers et la protection civile. Au moindre signalement, ils prennent immédiatement la route. « Les bénévoles s’investissent pleinement et y consacrent une bonne partie de leur temps libre, mais ils savent qu’ils vont faire une différence », explique Jordi Diaz Baño, qui, le reste de la semaine, travaille dans une usine d’automobiles.
Le modèle unique de la Catalogne
Des ADF comme celle d’Esparreguera existent dans toute la Catalogne. Elles ont commencé à être créées à partir de 1986, à la suite d’un important incendie qui avait ravagé 75 % du parc naturel de Montserrat. « Ce système de brigades est spécifique à la Catalogne. Il n’en existe nulle part ailleurs en Espagne ou en Europe », assure Jordi Fàbrega, député délégué à la prévention des incendies au Conseil provincial de Barcelone. Selon lui, il y a actuellement entre 13 000 et 15 000 bénévoles à travers toute la région. « Imaginez notre efficacité avec cette véritable armée de bénévoles », souligne l’homme.
Pour la seule province de Barcelone, qui compte 129 brigades et plus de 5 000 volontaires, 89 feux naissants ont pu être éteints l’année passée grâce au travail rapide de ces ADF, selon Jordi Fàbrega. « Lorsqu’ils détectent une colonne de fumée, ils peuvent parfois l’éteindre en quelques minutes seulement. Alors que, s’il faut appeler les pompiers, cela peut parfois prendre une demi-heure. Pendant ce temps, un incendie plus important a le temps de se développer et devient beaucoup plus difficile à maîtriser dans le contexte climatique que l’on connaît. »
Cette rapidité s’explique par des effectifs plus importants que ceux des pompiers — qui sont environ 5 000 en Catalogne —, mais aussi par une meilleure couverture du territoire : les ADF sont présentes partout, y compris dans des zones reculées dépourvues de caserne de pompiers.
« On essaye de changer les choses pour les générations futures »
Au-delà de la réponse aux incendies, une grande partie du travail de ces organisations est consacrée à la prévention. Tout au long de l’année, leurs membres parcourent les routes pour débroussailler les zones à risques, s’assurent que le réseau routier forestier est dégagé et accessible, vérifient des points de stockage d’eau et les réservoirs, cartographient les itinéraires.
« Pendant longtemps, une grande partie des forêts et des terres était entretenue par des agriculteurs. Mais avec l’exode rural, cette gestion quotidienne a progressivement disparu et notre travail est donc plus qu’essentiel, résume Marta, 21 ans, bénévole à l’ADF d’Esparreguera. Dans notre pays, on investit peu dans la prévention, qui est pourtant essentielle. Alors, on essaye de changer les choses pour que les générations futures n’en subissent pas trop les conséquences. »

Les autorités catalanes fournissent du matériel — souvent identique à celui des pompiers, mais en moins grande quantité —, des équipements et des aides annuelles aux ADF, qui viennent d’être augmentées de 50 % pour passer à plus de 2 millions d’euros. Toutefois, « notre budget ne suffit pas toujours à assurer notre bon fonctionnement, même si tout le monde sait qu’investir dans la prévention coûte toujours bien moins cher que la réponse aux feux », détaille Jordi Diaz Baño, qui ajoute qu’il peut tout de même compter sur de nombreux dons de la communauté.
« Tant que les politiques n’auront pas compris que tout repose sur la prévention, rien ne changera. Malheureusement, la prévention n’apporte pas de votes », se désole l’homme, avant que son téléphone ne l’alerte d’un nouveau départ de feu.
La demande de formation en hausse
Si les ADF restent une exception catalane, d’autres initiatives tentent d’outiller les habitants dans le reste de l’Espagne pour savoir comment réagir face à des feux toujours plus importants. Plus de 200 000 hectares sont déjà partis en fumée dans le pays depuis le début de l’année, ravageant aussi de nombreuses habitations. Ces incendies ravivent chaque année les critiques sur le manque de personnel et de moyens disponibles, ainsi que sur les difficultés de coordination pour lutter contre le feu.

« Lorsqu’un feu menace leur maison, leurs terres ou leur bétail, certaines personnes interviennent spontanément, parfois sans formation et au péril de leur vie », explique Nacho Martín, fondateur de l’ONG SOS Wildfire. C’est pour cela que ce pompier forestier a développé une formation théorique et pratique gratuite d’une journée et demie à destination des citoyens.
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« Notre but est de leur donner des connaissances de base pour savoir d’abord se protéger et éviter de faire des erreurs, mais aussi pour qu’ils puissent agir de manière coordonnée, sûre et efficace, car ils vont sûrement être tentés de le faire en attendant les secours », détaille le spécialiste, qui précise que le but n’est pas de se substituer au travail des pompiers, ni même de les retarder dans leur intervention.
L’été dernier, deux volontaires sont morts dans la région de León, alors qu’ils aidaient à lutter contre les flammes. Pour éviter ce genre de drame, certaines régions, comme l’Estrémadure, souhaitent maintenant encadrer cette pratique. Les autorités voudraient créer un cadre juridique pour permettre aux municipalités de constituer des groupes de volontaires, chargés d’intervenir de manière coordonnée avec les autorités. Des syndicats agricoles ont aussi récemment demandé que leurs membres soient formés pour appuyer le travail des pompiers.
Nacho Martín affirme que, depuis la vague d’incendies record de l’an dernier en Espagne, il reçoit de plus en plus de demandes de formation, notamment dans ces régions du nord du pays. « Former des citoyens ne remplacera jamais les pompiers, mais c’est une aide précieuse face aux incendies de demain », affirme-t-il.
