l’impensé de l’influence Russe en Afrique
ROMAIN KEPPENNE pour la Fondation Jean Jaurès
« Si vous demandez à [Kaja] Kallas où se trouve l’Afrique, elle pourrait vous dire que c’est au sud de la Russie » : il y a un peu plus d’un an, un haut diplomate ironisait en ces termes concernant la focalisation exacerbée de la nouvelle cheffe de la diplomatie européenne sur la question russe. Au-delà du bon mot, comment reprocher ce prisme à l’ancienne Première ministre estonienne au regard du contexte international, et tout particulièrement de l’agression chaque jour plus outrancière de l’Ukraine par son voisin ?
L’exemple de l’Afrique était pourtant bien mal choisi si l’objectif était d’opposer à la question russe un sujet diplomatique qui en serait diamétralement opposé, tant la Russie a déployé au cours des dernières années d’immenses efforts pour se tailler à nouveau une place d’importance sur le continent, jusqu’à en faire – de fait – l’autre axe de sa confrontation à long terme avec l’Union européenne (UE).
Que cherche la Russie en Afrique ? On serait tenté à première vue de ne faire de ses interventions sur le continent qu’une série d’actions opportunistes, permettant quelques gains ponctuels et visant principalement à réaffirmer la capacité de projection du pays en tant que grande puissance, à un niveau plus symbolique que stratégique. Cependant, le grand bouleversement survenu à travers le continent – et tout particulièrement en Afrique de l’Ouest – au cours de la décennie écoulée jette un franc démenti sur cette lecture du phénomène.
La question de la géopolitique de l’intervention russe en Afrique reste encore un impensé européen. À l’heure où se dessinent les termes d’une confrontation de long cours entre l’UE et la Russie, le sujet ne doit pas rester un angle mort de notre pensée stratégique.
Un sujet encore trop peu traité
Certes, le sulfureux groupe Wagner (aujourd’hui supplanté par l’Africa Corps) a beaucoup fait parler de lui, en particulier quand son chef Evgueni Prigojine était encore en vie2, mais peu d’attention est encore portée à la question russo-africaine au-delà des seuls enjeux militaires et sécuritaires, longuement priorisés par Moscou. Les médias occidentaux se sont emparés de la question récemment, attestant du besoin de penser cette montée en puissance russe dans l’espace africain, et de comprendre les ressorts de la perte d’influence occidentale en cours dans la région3.
Cependant, il existe encore peu d’études plus complètes sur le sujet permettant de dégager une vision d’ensemble claire des objectifs poursuivis par le Kremlin en Afrique. Un seul ouvrage de référence traite à ce jour de manière extensive et contemporaine de la question : Russia in Africa de Samuel Ramani4, initialement publié en 2023. En France, parmi les pays sans doute les plus directement concernés par le sujet, aucun ouvrage de référence ne s’impose encore pour penser cet enjeu de manière systématique5. Or, les succès parfois fulgurants de la Russie dans certains pays – comme la République centrafricaine, le Mali ou le Burkina Faso – peuvent devenir le miroir de nos échecs dans les partenariats tissés sur la période post-coloniale avec les acteurs du continent6.
Il semble bel et bien que nous sortions seulement d’une longue léthargie sur le constat d’un regain de puissance de la Russie sur le continent africain alors que celui-ci atteste désormais clairement d’une volonté de peser de manière durable dans les affaires du continent7. Si les signes se multiplient quant au besoin d’accorder une importance accrue à ce sujet8, force est de constater que nous ne disposons pas, à l’heure actuelle, d’une compréhension claire des objectifs à long terme de la Russie en Afrique.
Une méthode en trois piliers
Pour dépasser les lectures strictement descriptives de cette dynamique, il convient donc d’examiner les modalités concrètes par lesquelles la Russie structure ses initiatives africaines. Ces méthodes sont structurées en trois piliers complémentaires :
- des partenariats sécuritaires – qu’ils soient conventionnels ou non ;
- un soutien dans les situations d’urgence fondé sur les avantages comparatifs clés de la Russie en tant que puissance exportatrice (céréales, produits pétroliers, armes) ;
- une ingérence informationnelle.
Pilier 1. La sécurité comme point d’entrée de l’influence russe en Afrique
La Russie s’efforce de se positionner comme un partenaire sécuritaire incontournable pour de nombreux États africains, en capitalisant sur les fragilités institutionnelles, les crises sécuritaires persistantes et la défiance croissante envers les partenaires occidentaux traditionnels. Cette stratégie repose sur une offre pragmatique : assistance militaire directe, fourniture d’équipements, formation des forces locales et, le cas échéant, déploiement de forces paramilitaires. Elle s’inscrit dans une vision de long terme, où Moscou cherche moins à imposer un modèle idéologique qu’à répondre à des besoins immédiats de survie des régimes en place.
L’Afrique de l’Ouest constitue aujourd’hui l’un des principaux laboratoires de cette approche. Un noyau dur s’est formé autour du Mali, du Burkina Faso et du Niger, désormais réunis au sein de l’Alliance des États du Sahel (AES). Cette configuration a profondément déstabilisé les cadres régionaux existants, notamment la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) et l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), tout en accélérant la rupture avec les partenaires européens. Le modèle russe y gagne en attractivité, porté par une promesse de souveraineté retrouvée et par une coopération sécuritaire perçue comme moins conditionnée politiquement. Aucun État n’est ignoré dans cette stratégie, y compris des pays plus périphériques9, signe d’une véritable volonté d’ancrage continental systématique. La Russie, déjà premier exportateur d’armes vers l’Afrique, s’appuie sur cette position dominante pour renforcer des partenariats bilatéraux qui marginalisent progressivement les mécanismes multilatéraux africains.
Cette dynamique pourrait s’étendre davantage. En Guinée-Bissau, les velléités du président Umaro Sissoco Embaló, candidat à sa propre succession lors du scrutin présidentiel de novembre 2025, avaient trouvé un écho favorable au Kremlin, contribuant à fragiliser un peu plus la CEDEAO10. La suite de la saga putschiste amorcée dans le pays nous en dira plus prochainement11.
Au-delà de l’Afrique de l’Ouest, Moscou renforce également sa présence en Afrique centrale. En Centrafrique, « fief » historique du groupe Wagner sur le continent, la Russie cherche à étendre son influence au-delà, vers le Soudan, afin de disposer d’une véritable plateforme régionale. Dans le nord-est du pays, autour de Birao (Vakaga), les paramilitaires russes ont récemment renforcé leur dispositif de manière significative. Ce déploiement s’inscrit dans un jeu d’équilibres régionaux complexe, où le président Faustin-Archange Touadéra tente de composer à la fois avec Khartoum et N’Djamena, tout en tirant parti du soutien sécuritaire russe12.
Le Tchad illustre également de manière particulièrement nette ce basculement en cours13. Les forces de l’Africa Corps y sont déjà en train de supplanter les troupes françaises, notamment autour de la base stratégique de Faya-Largeau14. Ce partenariat sécuritaire, encore en construction, traduit un changement profond d’architecture sécuritaire au Sahel et en Afrique centrale, où la Russie apparaît désormais comme une alternative crédible aux anciennes puissances coloniales.
Enfin, cette attractivité du modèle russe pourrait continuer de croître dans des contextes de crise aiguë. À titre d’exemple, face à la poussée du M23 dans l’est de la République démocratique du Congo, le président congolais Félix Tshisekedi pourrait être tenté de diversifier ses partenariats sécuritaires15, à l’image de ce qui s’est produit dans d’autres États confrontés à des menaces existentielles, bien que le récent accord de paix trouvé sous l’égide des États-Unis semble écarter temporairement ce scénario.
De l’Afrique de l’Ouest à la Corne de l’Afrique – où la coopération militaire russe s’inscrit également dans une temporalité longue16 – se dessinent ainsi de nouvelles configurations sécuritaires, qui interrogent autant l’efficacité des dispositifs régionaux africains que la capacité des puissances occidentales à conserver leur influence sur le continent.
À quoi faut-il s’attendre à l’avenir au regard de ce nouvel ancrage sécuritaire de la Russie en Afrique ? La diffusion des intérêts russes s’attaque structurellement à l’architecture institutionnelle existante et à la stabilité des États. À titre d’exemple, bien qu’indirectement, la récente tentative de coup d’État au Bénin apparaît comme une résultante de l’approfondissement de l’influence russe en Afrique de l’Ouest. L’implication du Niger du général Abdourahamane Tiani aux côtés des putschistes béninois commence à être documentée, et met en lumière des intérêts stratégiques entremêlés à ceux de la Russie17. Cette dynamique s’inscrit dans une recomposition plus large des partenariats économiques et sécuritaires du Niger, en filigrane de laquelle on peut lire des intérêts russes évidents18.
Pilier 2. Hydrocarbures, céréales et dépendances : les nouveaux ressorts de la stratégie russe
Au-delà du champ sécuritaire, la Russie cherche à se rendre visible et rapidement indispensable par des appuis d’urgence, au premier rang desquels figure l’approvisionnement énergétique. À court terme, les hydrocarbures constituent un levier central de cette stratégie, permettant à Moscou de consolider ses partenariats dans des contextes de forte vulnérabilité économique et politique. Bien que la Russie ne figure pas parmi les principaux partenaires commerciaux du continent africain, sa présence économique repose sur une diplomatie énergétique opportuniste, étroitement articulée à ses partenariats sécuritaires, notamment en Afrique de l’Ouest19.
Cette diplomatie énergétique répond à un double objectif : contourner les sanctions occidentales pesant sur les exportations russes d’hydrocarbures depuis l’invasion à grande échelle de l’Ukraine en 2022, et maintenir des débouchés captifs pour sa production nationale. À travers des acteurs comme la société Demex20, Moscou approvisionne massivement les marchés ouest-africains, en particulier ceux des régimes issus de coups d’État, en proposant des modalités de paiement alternatives – franc CFA, yuan ou or – attractives pour ces États disposant de faibles réserves en devises. Cette flexibilité financière, combinée à des prix avantageux, entretient des situations de dépendance à court terme et constitue un levier politique qui affaiblit durablement la capacité d’influence européenne dans la région21.
À cette logique énergétique s’ajoute un autre axe structurant d’approfondissement des relations : les céréales. En 2024, la Russie est devenue le principal fournisseur de céréales du continent africain, avec environ 21 millions de tonnes livrées, principalement de blé, d’orge et de maïs. Ces exportations, qui représentent près de 87% de la valeur des exportations alimentaires russes vers l’Afrique, concernent tout particulièrement l’Afrique du Nord, région hautement dépendante des importations céréalières et politiquement sensible aux chocs alimentaires22.
En combinant sécurité, énergie et alimentation, Moscou déploie ainsi une stratégie d’influence à bas bruit, mais à fort impact, fondée sur la satisfaction de besoins vitaux immédiats et la consolidation de rapports de dépendance structurels.
Pilier 3. Le front informationnel
Moscou ne cache plus ses ambitions sur le continent. Depuis la mort d’Evgueni Prigojine, la propagande du Kremlin s’est structurée et professionnalisée, et a développé un bras informationnel dédié à ses activités africaines, African Initiative23, venant compléter et structurer les opérations d’influence précédemment portées par Sputnik et Russia Today.
En effet, la Russie, contrairement à l’UE, aux États-Unis ou à la Chine, n’a jamais eu les moyens d’investir durablement dans les infrastructures essentielles des pays africains, et s’engage donc dans une diplomatie à moindre intensité capitalistique. Mais pour que celle-ci soit pertinente et efficace, il lui est nécessaire de jeter le discrédit sur les grands acteurs qui ont structuré l’aide internationale en Afrique au cours des dernières décennies : comme ailleurs, l’enjeu du troisième pilier est d’opérer un renversement de narratif à l’avantage de la Russie, aux dépens des anciennes puissances coloniales.
Dans son ouvrage Géopolitique de l’ingérence russe24, Christine Dugoin-Clément explore la « stratégie du chaos » opérée par la Russie dans certains pays africains, et analyse les modalités de la désormais bien connue « guerre hybride » livrée à l’UE. Cette guerre non déclarée allie désinformation, influence numérique, cyberattaques, mercenariat et construction de narratifs géopolitiques alternatifs – afin de semer l’instabilité et de déstabiliser les sociétés cibles. L’Afrique apparaît dans ce contexte comme un terrain particulièrement stratégique pour Moscou, à la fois comme zone d’expérimentation et espace d’affirmation de puissance. À travers des outils culturels et technologiques, comme les jeux vidéo, les dessins animés ou les réseaux sociaux, la Russie cible particulièrement les jeunes générations, façonnant les perceptions à long terme. Ces actions s’appuient sur des récits construits autour de l’anticolonialisme, de la méfiance envers les anciennes puissances impériales et de l’idée d’un partenariat égalitaire entre la Russie et les pays africains.
Ce qu’on peut lire en creux dans cette étude de Christine Dugoin-Clément, c’est la construction d’action de shaping25 sur le temps long et la volonté de détourner durablement les sociétés africaines de leur collaboration avec les pays occidentaux. Ces actions de shaping génèrent ensuite le contexte nécessaire à un ancrage plus pérenne pour s’implanter, par les piliers 1 et 2, dans des États rendus captifs26. Le livre nous alerte sur le retard de nos démocraties à comprendre et contrer cette stratégie d’influence. D’où un appel à une réponse coordonnée et structurée, mobilisant diplomatie, armée, monde universitaire et société civile, afin de développer une culture de l’influence capable de rivaliser avec les nouveaux outils déployés par Moscou.
De fait, l’Afrique n’est pas simplement une victime passive de ces ingérences, mais un champ de bataille stratégique où se joue une part croissante de la compétition mondiale. Une sous-estimation durable de ces dynamiques risquerait de renforcer les asymétries d’influence au bénéfice de la Russie.
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Constats et perspectives
Au terme de cette analyse, l’influence russe en Afrique apparaît moins comme une succession d’initiatives opportunistes que comme une stratégie cohérente, progressive et multidimensionnelle, structurée autour de trois piliers complémentaires : la sécurité, les appuis d’urgence économiques et l’ingérence informationnelle. En combinant ces trois composantes, Moscou parvient à s’imposer dans des contextes de forte vulnérabilité étatique, tout en limitant ses coûts financiers et politiques. Cette diplomatie à faible intensité capitalistique, mais offrant des atouts stratégiques, permet à la Russie de rentabiliser sa présence sur le continent, notamment via les filières extractives et les ressources critiques, tout en marginalisant progressivement les cadres multilatéraux et les acteurs occidentaux.
Ce positionnement économique et sécuritaire sert toutefois un objectif plus large, souvent sous-estimé : la création et l’entretien de zones d’instabilité latente au sud immédiat de l’Union européenne. À l’image des stratégies mises en œuvre par la Russie dans son voisinage post-soviétique avant 202227, l’Afrique devient un continent de projection indirecte dans la confrontation avec l’UE, capable d’être activé comme levier de pression politique, énergétique, migratoire ou informationnelle. À travers le continent africain, ce sont donc les intérêts stratégiques européens – sécurité, transition énergétique, stabilité régionale – qui sont directement visés, à un moment où l’Europe cherche précisément à redéfinir ses chaînes d’approvisionnement et les modalités de son autonomie.
Ce basculement intervient en effet dans un contexte particulièrement défavorable pour les Européens, marqué par l’affaiblissement du lien transatlantique, le recul du soft power occidental en Afrique et la remise en cause croissante des politiques d’aide au développement. Face à une Russie qui assume désormais une logique de confrontation globale, la réponse européenne ne peut plus être fragmentée ni strictement technocratique. Elle suppose un réinvestissement stratégique assumé, à la fois sécuritaire, économique et informationnel, et une capacité à se battre sur le terrain des récits et des imaginaires, là où Moscou a pris une longueur d’avance. Continuer à considérer l’Afrique comme un théâtre secondaire de la rivalité avec la Russie reviendrait, en réalité, à accepter que cette rivalité se joue durablement… au sud de l’Europe.
