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Maroc : L’équation critique entre évaporation et remplissage des barrages

article de Soufiane Geulart, LE MEDIA

Le Maroc traverse une phase charnière de son histoire climatique, marquée par un contraste saisissant : d’un côté, des épisodes de précipitations d’une intensité rare, et de l’autre, un réchauffement planétaire qui transforme ses réserves d’eau en vapeur à une vitesse alarmante. Ce phénomène, souvent décrit comme le « paradoxe de l’eau », place le Royaume devant un défi de gestion où capter la ressource ne suffit plus ; il faut désormais apprendre à la garder. (Soufiane Geulart)

L’année 2024 restera gravée dans les annales pour ses phénomènes extrêmes. En septembre, le Sud-Est du pays, habituellement aride, a été frappé par des pluies torrentielles dépassant toutes les normales saisonnières. À Tata, les relevés ont affiché 250 mm de pluie en seulement 48 heures, tandis que Tagounite enregistrait 170 mm, selon la Direction générale de la météorologie (DGM). Pour donner un ordre de grandeur, ces volumes représentent parfois plus d’une année entière de précipitations tombées en deux jours, provoquant des crues spectaculaires dans des oueds asséchés depuis des décennies.

Ces épisodes se sont poursuivis fin 2025, permettant aux barrages de capter plus de 2 036 millions de mètres cubes d’apports hydriques entre septembre et décembre, selon le ministère de l’Équipement et de l’Eau. Grâce à ces pluies, le taux de remplissage national des barrages a bondi à 55,2 % en janvier 2026, un soulagement après sept années consécutives de sécheresse. Cependant, cette abondance est fragile.

L’ennemi invisible de cette résilience est l’évaporation thermique. 2024 a été officiellement déclarée l’année la plus chaude de l’histoire du Maroc, avec une anomalie de température de +1,49 °C par rapport à la moyenne de référence. Des pics vertigineux ont été enregistrés, notamment 47,7 °C à Béni Mellal et 47,6 °C à Marrakech, selon la DGM.

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L’impact de cette chaleur sur les plans d’eau est colossal. Selon les données du ministère de l’Équipement et de l’Eau, le Maroc perd environ 1,5 million de mètres cubes d’eau chaque jour par simple évaporation dans ses barrages. Sur une année, cela représente plus de 547 millions de mètres cubes, soit l’équivalent de la capacité d’un grand barrage qui s’évapore littéralement dans l’atmosphère. À titre de comparaison, cette perte annuelle est supérieure à la consommation annuelle d’eau potable d’une métropole comme Casablanca.

Agriculture sous pression 

Au-delà des barrages, la chaleur affecte l’agriculture. Le secteur agricole représente environ 87 % de la demande totale en eau au Maroc, selon le rapport « JUST WATER TRANSITION » de The Moroccan Institute for Policy Analysis, publié en janvier 2025. L’augmentation des températures intensifie l’évapotranspiration, obligeant les agriculteurs à pomper davantage pour maintenir leurs cultures. Ce cercle vicieux pèse lourdement sur les nappes phréatiques, qui font office de réserves stratégiques. Dans certaines régions comme Zagora et Errachidia, le niveau des nappes a chuté de 7 mètres par an, selon l’Agence du Bassin Hydraulique du Drâa-Oued Noun. Dans le Souss, il baisse de 3,5 mètres par an, selon l’Agence du Bassin Hydraulique du Souss-Massa, faute d’une recharge naturelle suffisante pour compenser l’extraction et l’évaporation des sols.

Face à ce « panier percé » climatique, le Maroc accélère ses solutions structurelles. Outre l’interconnexion des bassins (projet Sebou-Bouregreg) et le dessalement, le Royaume mise sur l’innovation pour freiner l’évaporation. Des projets pilotes de panneaux solaires flottants sur les retenues de barrages voient le jour. Ces installations ont un double avantage : elles produisent de l’énergie propre tout en créant une ombre artificielle qui réduit drastiquement l’évaporation de la surface de l’eau.

En 2025, la dotation annuelle en eau par habitant est descendue sous le seuil critique de 600 m³, bien en deçà de la limite de pénurie fixée à 1 000 m³, selon le ministère de l’Équipement et de l’Eau. Le réchauffement climatique n’est plus une menace lointaine, mais un accélérateur de stress hydrique qui impose une gestion millimétrée de chaque goutte captée.

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