Entretien avec Denis Lacroix, co-animateur de la prospective Méd 2050 sur l’avenir de la Méditerranée
Publié le 16 février 2026 par vertement dit . AUTEUR Laurent MIGUET
Choisir plutôt que subir : soudés depuis 50 ans par la convention de Barcelone (La Convention de Barcelone et ses Protocoles | UNEPMAP), les 23 pays riverains de la Méditerranée ont réceptionné en janvier 2025 l’étude susceptible de leur donner cette marge de manœuvre jusqu’en 2050 (MED 2050, vers une vision commune d’une Méditerranée durable à 2050, et les enjeux de transition – Plan-bleu : Environnement et développement en Méditerranée). Par rapport aux deux exercices similaires des trois dernières décennies, la centaine de scientifiques signataires constate une accélération de la dégradation de la mer. Raison de plus pour intensifier l’effort, selon leur co-animateur Denis Lacroix, spécialiste de la méthode des scénarios qu’il a mise en œuvre à partir de 2006 à la cellule Prospective de l’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer (Ifremer, Accueil | Ifremer) et qu’il continue à approfondir depuis 2024 comme consultant et formateur.
Un an après la livraison de Méd 2050, quels commentaires vous inspire cette étude prospective scientifique ?
Pour aboutir à la définition de six scénarios, cet exercice rare a réuni une centaine d’experts de 23 pays autour de 37 variables. Certes, leurs travaux s’exposent à une critique facile, tant les conclusions paraissent convenues : chacun connaît l’existence du stress hydrique, de la pollution ou du sur-tourisme. Mais si toutes les grandes régions du monde s’astreignaient à des vérifications régulières, cela favoriserait les prises de conscience, dans la durée.
Décidée en 2017 dans le cadre du Plan bleu de la convention de Barcelone, puis lancée en 2020, cette troisième étude prospective a subi des retards liés au Covid. A cette occasion et malgré des délais trop longs sur lesquels il faudrait progresser, les scientifiques ont pu mesurer l’immense intérêt du travail en présentiel. Les liens humains directs favorisent la confiance et la créativité. Pour un coût modeste et avec un haut niveau d’expertise, nous avons démontré la force du bénévolat, pour tracer des chemins de transition.
Le recul de trois études prospectives, depuis la signature de la convention de Barcelone en 1977, permet-il de constater des progrès dans la mesure des atteintes à l’environnement ?
Pour avoir participé aux travaux de 2005 comme à ceux de 1989, je peux souligner que nous avions bien anticipé l’accélération des dommages. Les choses ne s’améliorent pas, et cela démontre qu’il faut travailler plus ! Il y a 30 ans, l’attention se focalisait davantage sur les catastrophes survenues à un instant T, comme les marées noires. Le recul permet de constater que la nature re-grignote les pollutions organiques qui, dix ans après, laissent peu de traces.
Il n’en va pas de même pour les plastiques ou pour les polluants éternels. Autrefois focalisée sur les macro-déchets, l’attention se concentre aujourd’hui sur la petite échelle et ses effets sur la chaîne alimentaire. Les impacts proviennent de toutes les activités humaines, ce qui induit un travail d’Hercule, pour les maîtriser, dans un contexte de course inégale : seules 500 molécules subissent des tests, parmi les 5000 nouveaux produits inventés chaque année. De plus en plus, les animaux deviennent des indicateurs des pollutions invisibles, en particulier celles qui découlent des effets cocktail entre plusieurs substances.
L’autre évolution majeure concerne l’échelle du temps : nous en avons moins que nous ne l’anticipions, et nous pronostiquons désormais les + 3°C, voire plus, d’ici à la fin du siècle.

Malgré ces menaces, identifiez-vous des évolutions positives ?
Heureusement, oui ! Les recommandations produites par les scientifiques rendent possible des améliorations décidées par les Etats membres, même si ces progrès restent insuffisants par rapport aux enjeux. La ville de Gênes offre un exemple encourageant : le raccordement des paquebots au réseau électrique de la ville a entraîné une chute de 30 % des émissions de CO2. Cet exemple concret fait suite à une recommandation ancienne.
La dynamique méditerranéenne peut-elle servir d’exemple pour d’autres régions du monde ?
Ce que nous avons réussi ici peut en effet préfigurer d’autres initiatives. Je pense aux Caraïbes ou au golfe de Siam, également menacées par le sur-tourisme, l’industrie, l’exploitation pétrolière, les inégalités de revenu, les pénuries d’eau ou les événements météorologiques extrêmes.
Dans ces régions comme en Méditerranée, les scientifiques peuvent apporter le moins biaisé des langages, pour éclairer les décisions des Etats avec des connaissances exploitables. La valeur d’exemple tient aussi dans la bonne coordination avec le groupement international d’experts sur le climat – le Giec. Plusieurs experts de Méd 2050 appartiennent à cette instance mandatée par les Nations-Unies.
A titre personnel, j’ai remarqué que la casquette d’une institution internationale comme la FAO facilite l’accès à de hauts responsables politiques nationaux, plus que l’étiquette de scientifique français. D’où l’intérêt du multilatéralisme incarné par la convention de Barcelone, comme j’ai pu le vérifier au Maroc, dans mes relations avec l’Institut royal d’études stratégiques.
Comment votre communauté scientifique réussit-elle à préserver sa cohésion dans la durée, en dépit des conflits entre Etats signataires de la convention de Barcelone ?
Les phénomènes étudiés impliquent l’apprentissage de la gestion d’un bien commun, par-delà les frontières héritées de l’histoire. Voyez l’Adriatique : compte tenu des courants, les pollutions générées par les huit pays convergent vers l’Italie. Il en va de même pour la mer Egée, qui appartient à la Grèce, face aux côtes turques. Et que dire de la gestion de l’eau, entre israéliens et palestiniens ?
Malgré le fracas des armes, cette culture du bien commun ne s’est jamais cassée, y compris entre des pays en forte tension, comme la Syrie et le Liban. La formation des doctorants ne s’arrête pas avec les guerres.
Arrivez-vous à préserver un équilibre satisfaisant entre les disciplines scientifiques, et entre les régions du nord et du sud ?
A l’inverse des disciplines déductives, qui produisent des données vérifiables et mesurables, les sciences dites du contexte, tout aussi précieuses, peuvent susciter des biais, selon la manière de poser les questions. Là où un physicien peut suffire, on ne peut imaginer un seul sociologue de la méditerranée, compétent à la fois sur les questions de genre et d’éducation.
Nous veillons à l’engagement d’une vaste palette. C’est parfois difficile : se contenter de la recommandation d’un ministère risquerait de nous exposer à la mise sous le tapis d’une partie de la réalité, ou à la survente des atouts d’un pays, surtout s’il existe des doutes sur la liberté de parole, ou des ressources mal gérées, à cheval sur les frontières. Seule la reconnaissance des pairs garantit la préservation de l’esprit de la démarche, dans laquelle s’inscrit également la recherche constante d’un équilibre nord-sud.

Avez-vous pu identifier des solutions originales et reproductibles, issues de pays du sud de la Méditerranée ?
Avec ses agencements de grosses et petites pierres, la conception très intelligente des micro-barrages réalisés sur les oueds tunisiens offre une référence pour l’Espagne, la Grèce, l’Italie ou la France. Extrêmement ingénieux, ces petits ouvrages favorisent une activité d’agroforesterie, génératrice d’ombre et d’une bonne maîtrise de l’évapotranspiration. Ainsi se développent des jardins d’Eden propices à la biodiversité comme à une production de qualité, en particulier celle des dattes. La petite taille oppose ce modèle à celui des grands ensembles culturaux mécanisés.
Toujours en Tunisie, les récifs artificiels mis en place dans le golfe de Gabès offrent un exemple de préservation d’une activité de pêche, sans recours à la dégradation des fonds par chalutage industriel : un sujet très difficile à appréhender dans d’autres pays, comme la France. Les populations concernées y trouvent un motif de fierté et de cohésion, ainsi qu’un vecteur d’attractivité, un peu comme ces villages français sauvés de la déshérence par la restauration d’un château.
Dans le sixième scénario de Méd 2050, celui qui trace l’idéal, les scientifiques préconisent une démarche vertueuse qui part de l’aval vers l’amont. Pourquoi pas l’inverse ?
La mer forme un tout. On ne dit pas les mers Méditerranée. A partir de cette entité unique avec ses qualités variables, chacun saisit le lien avec la propreté des littoraux, ainsi qu’à celle des villes côtières, mais pas que ! Cela concerne Alexandrie, bien sûr, mais tout autant Le Caire ! Dans le Golfe du Pô, on pense à Venise, mais aussi aux métropoles industrielles de Milan et Turin.
De nombreuses villes de la Riviera italienne et de la côte provençale se sont saisies de cette logique en imprimant cette phrase sur leur plaque d’égout : « La mer commence ici ». De proche en proche, la dynamique remonte l’arborescence des fleuves et s’intéresse à l’air comme à l’eau, jusqu’aux stations de ski. En France, les communautés de communes et les Agences de bassin ont bien intégré cette dynamique.
Le Plan bleu et la prospective Méd 2050 ne souffrent-ils pas d’un déficit d’appropriation dans la société civile ?
Contents de notre bébé, nous ne le laissons pas gambader seul. Une série de séminaires de deux jours se tient dans plusieurs pays que nous invitons à réagir : dans quelles analyses se sont-ils reconnus ? Quels problèmes leur semblent-ils sous-évalués ? Quelles recommandations inutiles ?
Après le Maroc, la Tunisie et la Croatie, nous allons poursuivre cette démarche d’appropriation pour aboutir à une synthèse d’ici trois ans, et tenter ainsi de favoriser la percolation de nos recommandations dans les lois et règlements nationaux. L’Egypte, pays le plus peuplé de la région, et l’Italie, second linéaire côtier après la Grèce, ainsi que la Turquie, soumise à une forte pression touristique et migratoire, figurent parmi les prochaines étapes. Nous espérons y ajouter le Liban, et arriver à une quinzaine de pays, sur les 23. Mais il est vrai que le beau concept du Plan bleu reste coincé dans un système institutionnel lourd, qui laisse trop peu d’espaces aux entreprises et à la société civile. L.M.
