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Mont Tropic : un trésor minéral qui teste la relation Maroc–Espagne

Mont Tropic : un trésor minéral qui teste la relation Maroc–Espagne

Riche en métaux critiques indispensables à la transition énergétique mondiale, le Mont Tropic, volcan sous-marin situé au large de Dakhla, est devenu un point de convergence entre science, diplomatie et stratégie industrielle.

Par R. Mouhsine

Pendant longtemps, le Mont Tropic n’était qu’un nom connu d’un cercle restreint de géologues marins et de diplomates spécialisés en droit de la mer. Ce mont sous-marin volcanique, immergé à plus de 1.000 mètres sous la surface de l’Atlantique, situé à environ 400 kilomètres des côtes marocaines face à Dakhla, est aujourd’hui devenu un sujet stratégique à part entière. 

En toile de fond : la ruée mondiale vers les métaux critiques, la redéfinition des souverainetés maritimes et l’équilibre délicat des relations entre le Maroc et l’Espagne. Tellure, cobalt, nickel, vanadium, terres rares : les croûtes ferromanganésiennes qui tapissent les flancs et le sommet du Mont Tropic concentrent des éléments devenus essentiels aux batteries de véhicules électriques, aux panneaux solaires de nouvelle génération et aux technologies bas carbone. Dans un monde engagé dans une transition énergétique accélérée, ces métaux ne sont plus de simples matières premières : ils sont des leviers de puissance. 

Une histoire géologique partagée 

Pour comprendre le Mont Tropic, il faut d’abord sortir du prisme strictement politique. «Le Mont Tropic fait partie d’une grande province volcanique appelée Western Saharan Seamount Province», explique la professeure Faouziya Haissen, spécialiste en pétrologie, géochimie et géochronologie à la Faculté des sciences Ben M’sik de l’Université Hassan II de Casablanca. Ce paléovolcan, âgé d’environ 119 millions d’années, est le plus ancien d’un ensemble de montagnes sousmarines dont l’activité magmatique s’étend du Crétacé jusqu’au Néogène. 

«Les traces de cette activité se retrouvent depuis les îles Canaries jusqu’au Sahara marocain, en passant par l’Anti-Atlas, le Moyen Atlas, le Rif et même le sud de la péninsule Ibérique», précise la chercheuse. Ce rappel est loin d’être anecdotique. Il signifie que d’un point de vue strictement scientifique, le Mont Tropic ne peut être isolé artificiellement d’un contexte géologique régional. «La géologie ne connaît pas de frontières étatiques. Les événements qui ont donné naissance aux Canaries ont également affecté le Maroc», insiste-t-elle, allant jusqu’à renverser la perspective habituelle: «les îles Canaries elles-mêmes sont géologiquement proches du Maroc». 

Métaux critiques : promesses réelles, fantasmes médiatiques

C’est pourtant la richesse supposée du Mont Tropic qui l’a propulsé sur le devant de la scène médiatique. Depuis les expéditions océanographiques menées dans les années 1990, puis approfondies dans les années 2010 par des équipes britanniques, espagnoles, italiennes et brésiliennes, les croûtes ferromanganésiennes du site sont régulièrement présentées comme un «eldorado sous-marin». La réalité scientifique est plus nuancée. «Les estimations avancées reposent sur des échantillons prélevés sur certaines zones du Mont Tropic», tempère Faouziya Haissen. «La détermination des teneurs réelles nécessiterait des études beaucoup plus étendues, couvrant l’ensemble des surfaces concernées», ajoute-t-elle. 

Autrement dit, le potentiel est avéré, mais il reste à consolider. Ce qui n’enlève rien à l’intérêt stratégique du site. Dans un contexte où la Commission européenne ellemême anticipe un déficit structurel d’approvisionnement en métaux critiques, disposer d’un objectif d’exploration de cette ampleur, à proximité immédiate des côtes marocaines, constitue un atout majeur. 

Une exploitation lointaine, un enjeu immédiat 

Contrairement à certaines lectures simplificatrices, le Mont Tropic n’est pas un gisement prêt à être exploité. Les défis techniques sont considérables : profondeur supérieure à 3.000 mètres, pressions extrêmes, technologies encore expérimentales, sans compter les enjeux environnementaux liés à des écosystèmes marins profonds encore mal connus. «Les croûtes ferromanganésiennes ne sont pas aujourd’hui exploitées comme ressources économiques», rappelle la géologue. Quelques contrats d’exploration ont certes été délivrés par l’Autorité internationale des fonds marins, mais aucune exploitation industrielle n’est envisagée à court terme. «Une période de 10 à 30 ans serait nécessaire pour lever les verrous technologiques», estime-t-elle.Cette temporalité longue modifie profondément la nature du débat. Le Mont Tropic n’est pas un dossier d’exploitation immédiate, mais un dossier de projection stratégique. Il pose la question des réserves futures, du positionnement industriel, du transfert de technologies et de la maîtrise des chaînes de valeur liées à la transition énergétique. 

Un chevauchement juridique qui appelle le compromis 

Sur le plan du droit de la mer, le Mont Tropic se situe dans une zone sensible. Le Maroc a adopté en 2020 les lois 37.17 et 38.17 pour définir et étendre son plateau continental, conformément à la Convention de Montego Bay. L’Espagne, de son côté, a déposé dès 2014 une demande d’extension pour les îles Canaries auprès de la Commission des limites du plateau continental de l’ONU. Cette configuration crée un chevauchement potentiel. Pour Faouziya Haissen, la lecture scientifique ne conduit ni à la confrontation ni au déni. «Le Maroc a le droit de revendiquer l’extension de son plateau continental en raison de l’importance de sa façade atlantique. Mais la position géographique des Canaries crée une situation particulière qui ne peut être réglée que dans un climat clair de dialogue et de bon voisinage», explique-t-elle. Le droit international lui-même ouvre cette voie. L’article 83.3 de la Convention de Montego Bay encourage les États concernés à conclure des arrangements provisoires, notamment sous la forme de zones de développement conjoint, dans l’attente d’un accord définitif. 

Loin d’être une option théorique, la coopération bilatérale apparaît aujourd’hui comme la seule solution durable. «Une coopération maroco-espagnole sur l’exploration future du Mont Tropic est la seule option réaliste et viable pour les deux pays», affirme la chercheuse. Les précédents existent. Depuis plus d’une décennie, des équipes hispano-marocaines travaillent sur les structures géologiques des Provinces sahariennes, en collaboration étroite avec l’Office national des hydrocarbures et des mines (ONHYM). Ces travaux ont débouché sur des publications scientifiques majeures et sur une meilleure visibilité internationale de la géologie marocaine. Dans un contexte de rapprochement diplomatique entre Rabat et Madrid depuis 2022, renforcé en 2025, le Mont Tropic pourrait devenir un terrain d’expérimentation d’une coopération élargie : scientifique, technologique, environnementale et, à terme, industrielle. Du point de vue scientifique, cette coopération n’apparaît plus comme une option parmi d’autres, mais comme la seule voie réaliste pour aborder durablement le dossier du Mont Tropic. 

Un enjeu stratégique plus large que le seul gisement 

Réduire le Mont Tropic à un simple réservoir de métaux serait une erreur d’analyse. Ce dossier touche à des enjeux bien plus vastes : la capacité du Maroc à anticiper les mutations énergétiques mondiales, à sécuriser ses intérêts maritimes sur le long terme et à s’imposer comme un acteur crédible dans la gouvernance des ressources sous-marines. «Avoir des réserves potentielles en éléments critiques est capital», souligne Faouziya Haissen. «Mais leur valorisation passe aussi par la coopération, le transfert de technologies et une vision partagée des enjeux géostratégiques et environnementaux», précise-t-elle. Sous les eaux de l’Atlantique, le Mont Tropic ne livre pas seulement une promesse minérale. Il impose une question stratégique centrale : comment transformer une richesse lointaine et disputée en un levier de stabilité, de coopération et de projection industrielle. Pour le Maroc comme pour l’Espagne, la réponse se jouera moins dans l’urgence que dans la capacité à penser à long terme. 

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